Le détroit d’Ormuz constitue l’un des passages maritimes les plus stratégiques du commerce mondial, en particulier pour les hydrocarbures. Des épisodes de tensions (attaques, menaces de fermeture, sanctions, escalades régionales), y provoquent une hausse immédiate de l’incertitude et de volatilité.
- Or, cette incertitude ne se limite pas au secteur énergétique : elle se propage aux marchés financiers dans leur ensemble, mais également à l’économie réelle via l’inflation, le coût du transport et les chaînes d’approvisionnement.
Cette dynamique trouve son origine dans le droit de la mer : la navigation commerciale s’inscrit dans un espace régi par des statuts juridiques distincts (notamment mer territoriale, zone économique exclusive (ZEE) et haute mer). La haute mer, espace de principe ouvert à la circulation internationale, n’élimine pas pour autant les risques géopolitiques, car ceux-ci se matérialisent souvent dans des zones proches des côtes, des détroits et des routes obligées.
Les détroits utilisés pour la navigation internationale ont une grande importance juridique et économique puisqu’ils concentrent les flux et rendent le commerce dépendant de la sûreté des voies maritimes. Ainsi, lorsqu’un point de passage stratégique devient instable, ce n’est pas seulement un fait géopolitique mais une perturbation potentielle d’un espace de circulation maritime dont la continuité est essentielle aux échanges mondiaux.
Dans cette perspective, l’agroalimentaire, secteur réputé « défensif », peut lui aussi être touché, notamment par la hausse des coûts d’intrants (énergie, engrais), et de la logistique (fret, assurance, délais).
Dès lors, la question centrale devient la suivante : comment un évènement survenant dans le détroit d’Ormuz se transmet-il aux marchés, et quelles stratégies permettent de réduire l’exposition à cette volatilité ?
I Le détroit d’Ormuz : un point névralgique des échanges et un générateur de « prime de risque »
Le détroit d’Ormuz est un « goulet d’étranglement » : une zone étroite, difficilement contournable à court terme, par laquelle transitent des volumes très importants de marchandises, surtout énergétiques. Sa valeur stratégique non seulement à son étendue géographique mais également à sa position : il relie des zones majeures de production à des zones de consommation mondiale.
Dès lors, la simple possibilité d’une perturbation suffit à inquiéter les marchés.
Sur le plan logistique, la navigation dans une zone à risque entraîne également une hausse des coûts d’assurance maritime, des mesures de sécurité et parfois des déroutements (routes plus longues) qui augmentent le coût du transport. Même lorsque le trafic maritime continue normalement, les différents acteurs du transport et du commerce prennent en compte le risque, ce qui peut entraîner une hausse des prix.
Tous les événements n’ont pas la même portée économique, on peut distinguer : des incidents localisés, des menaces explicites de blocage ou d’escalade militaire, des sanctions économiques ou restrictions de commerce qui modifient les routes et les volumes, des épisodes informationnels (rumeurs, signaux diplomatiques) qui font bouger les prix sans choc physique immédiat.
Cette distinction est essentielle : il existe une différence entre perturbation effective des flux (choc d’offre réel) et hausse du risque perçu (choc de confiance). Les marchés réagissent souvent au second avant même que le premier ne se matérialise, ce qui explique des mouvements rapides et parfois réversibles.
La première réaction observable est généralement une montée de la volatilité : les opérateurs ajustent leurs anticipations et se couvrent. Dans les matières premières, cela se traduit par une hausse de la « prime géopolitique » intégrée dans les cours du pétrole. Sur les marchés financiers, elle provoque un mouvement d’aversion au risque (flight to quality), conduisant les investisseurs à arbitrer en faveur d’actifs jugés plus sûrs.
En effet, un choc à Ormuz peut influencer non seulement les prix du pétrole, mais aussi les secteurs boursiers exposés à l’énergie, les devises de pays importateurs et ou exportateurs, et les anticipations d’inflation. Autrement dit, Ormuz fonctionne comme un déclencheur de réallocation au sein des portefeuilles.
II Transmission au marché pétrolier et aux actifs financiers : prix, volatilité, inflation
Sur le marché pétrolier, un évènement à Ormuz agit d’abord comme un risque de choc d’offre : si les flux sont ralentis, l’équilibre offre-demande se tend et le prix augmente.
Même sans interruption effective, la menace suffit à faire monter les prix, car les gérants intègrent une probabilité de rupture.
- À court terme, la réaction est souvent brutale : hausse du Brent, augmentation de la volatilité implicite, et parfois changement de structure des prix à terme (les prix proches montent plus vite que les prix lointains si l’on anticipe une tension immédiate).
- À moyen terme, l’effet dépend de la durée de la crise et des réponses possibles : mobilisation de stocks stratégiques, ajustement de production par certains pays, substitution partielle par d’autres sources d’énergie. Mais ces ajustements ne sont ni instantanés ni illimités, ce qui laisse une période où le marché reste « nerveux ».
La hausse du pétrole est rarement un choc isolé : elle se transmet aux coûts de production et de transport, puis à l’inflation. Cette inflation peut ensuite influencer la politique monétaire (taux d’intérêt plus élevés ou maintenus élevés), ce qui pèse sur certains actifs financiers.
Le canal macroéconomique relie dès lors, tension géopolitique, énergie plus chère, inflation, taux/ conditions financières et valorisation des actifs.
Dans ce contexte, les marchés actions peuvent corriger, surtout si le choc énergétique est interprété comme négatif pour la croissance. Les secteurs consommateurs d’énergie (transport, industrie lourde, chimie, distribution) voient leurs marges sous pression, tandis que les producteurs d’énergie peuvent bénéficier de la hausse des prix (avec toutefois un risque politique accru).
Au-delà des actions, un choc à Ormuz peut influencer non seulement les obligations (impact sur les taux réels et nominaux), mais également les devises et le crédit (entreprises endettées et sensibles au coût de l’énergie).
On comprend alors que l’impact « en général » sur le marché est d’abord une histoire de réévaluation du risque et de changement de régime (plus de volatilité, primes de risque plus élevées), et non pas uniquement une question de pétrole.
III Effets sur l’agroalimentaire : intrants, logistique, prix alimentaires et marges
L’agroalimentaire dépend fortement de l’énergie. D’un côté, l’agriculture utilise du carburant (machines, transport interne, irrigation). De l’autre, l’industrie agroalimentaire consomme de l’énergie pour transformer, emballer, conserver (chaîne du froid) et distribuer.
Dès lors, une hausse durable du pétrole renchérit ces coûts.
Un point crucial est celui des engrais, dont le coût est lié à l’énergie (notamment au gaz naturel). Si un choc géopolitique entraîne une hausse généralisée des coûts énergétiques, les engrais peuvent devenir plus chers, ce qui se répercute sur les coûts de production agricole, puis sur les prix des matières coûts de production agricole, puis sur les prix des matières premières agricoles et, in fine, sur certains prix alimentaires.
L’agroalimentaire est également vulnérable à la logistique internationale. Une zone maritime à risque implique souvent : des primes d’assurances plus élevées, des délais supplémentaires, des coûts de fret en hausse… cela compte particulièrement pour les biens dont la chaîne logistique est longue, pour les produits périssables, ou pour les pays qui importent une partie importante de leurs besoins alimentaires et d’intrants agricoles.
- Ainsi, même si Ormuz n’est pas un détroit « agroalimentaire », il peut affecter le secteur via la hausse du coût du transport et de l’énergie.
Au niveau des entreprises, l’enjeu devient la capacité à absorber ou répercuter la hausse des coûts, on parle de « pricing power ». Certaines entreprises agroalimentaires peuvent protéger leurs marges grâce à des marques fortes ou à une demande relativement inélastique, d’autres plus exposées à la concurrence-prix, peuvent souffrir davantage.
Au niveau des matières premières agricoles, l’effet peut être indirect mais réel : si le coût des intrants et du transport augmente, la volatilité des prix agricoles peut s’accroître. L’agroalimentaire n’est donc pas systématiquement « refuge » : il peut être défensif en demande, mais fragile sur ses coûts.
IV Stratégies pour réduire le risque lié à Ormuz
L’idée est de chercher à éviter une perte liée à une baisse générale des marchés (risque actions), une perte liée à l’inflation (érosion du pouvoir d’achat du rendement réel), une perte liée à une hausse des coûts (entreprises sensibles à l’énergie), une volatilité excessive (risque de timing).
- En effet, la priorité est la couverture contre la volatilité, à moyen/ long terme.
Les tensions dans un détroit stratégique affectent l’économie par un canal très important celui de la dépendance aux hydrocarbures (prix et approvisionnement). Les alternatives consistent donc à privilégier dans une analyse sectorielle des modèles économiques qui consomment moins d’énergie fossile, substituent une énergie domestique à une énergie importée, raccourcissent les chaînes d’approvisionnement.
- Les énergies renouvelables (solaire, éolien, hydro) reposent sur des ressources locales donc diminuent l’exposition aux chocs géopolitiques sur les routes pétrolières. À court terme, elles n’annulent pas la dépendance (intermittence, besoins réseau), mais elles changent le profil de risque du système énergétique à moyen / long terme.
Il est également possible de remplacer les usages fossiles (transport, chauffage, certaines procédés) par de l’électricité afin de réduire la transmission, on parle alors d’électrification des usages.
L’une des stratégies pour réduire la dépendance est ce que l’on appelle l’efficacité énergétique (sobriété, rénovation, optimisation industrielle), c’est l’alternative la plus immédiate puisqu’elle repose sur une réduction de la consommation.
On retrouve également le stockage et la flexibilité quant aux batteries et la gestion de la demande : ces solutions réduisent l’impact des pics et de prix et rendent l’intégration des renouvelables plus stable ; elles contribuent ainsi indirectement à diminuer la sensibilité à une crise pétrolière.
D’autres alternatives relatives au transport et à la logistique reposent sur la diversification des routes et des fournisseurs, car en effet, la vulnérabilité vient de la concentration. Une stratégie de résilience consiste à multiplier les options : les fournisseurs de matières premières, hubs logistiques, routes maritimes, contrats… La relocalisation, ou encore la régionalisation « nearshoring », permettent de raccourcir la chaîne et donc réduire l’exposition aux détroits et aux coûts de fret/ assurance.
Dans une logique de résilience, on peut proposer une approche « double levier » articulant phosphate et nucléaire : d’une part, sécuriser la production agricole par une gestion stratégique du phosphore (intrant important), et d’autre part réduire la vulnérabilité macroéconomique aux chocs pétroliers en s’appuyant sur une électricité largement décarbonée et pilotable. Le lien entre phosphate et nucléaire est indirect mais réel : certaines roches phosphatées contiennent naturellement des traces d’uranium (parfois de thorium), ce qui a conduit, dans certains contextes industriels à envisager ou pratiquer la récupération d’uranium comme sous-produit lors du traitement. Dès lors, cette possibilité illustre l’idée d’une valorisation intégrée des ressources et d’une diversification des approvisionnements.
L’intérêt du nucléaire dans le cadre de l’analyse du détroit d’Ormuz se trouve dans son rôle systémique. En assurant une production d’électricité domestique, stable et faiblement émettrice de carbone, l’énergie nucléaire favorise l’électrification de nombreux secteurs tels que les transports, le chauffage, l’industrie ou encore la chaîne du froid agroalimentaire.
Dès lors, la combinaison d’un approvisionnement aux intrants agricoles mieux sécurisé, notamment grâce aux phosphates et à une gestion circulaire des ressources, et d’un mix énergétique moins dépendant des hydrocarbures importés, dont le nucléaire peut constituer un pilier essentiel, permet de réduire la dépendance structurelle aux principaux points de passage stratégiques du commerce pétrolier.
De plus, le progrès technologique et l’émergence d’acteurs privés dans le secteur spatial conduisent à envisager de nouvelles perspectives : les projets liés à l’exploitation de ressources extraterrestres (métaux présents sur certains astéroïdes ou matériaux disponibles sur la Lune), soulèvent d’importantes interrogations. Bien que le traité de l’espace de 1967 interdit l’appropriation nationale des corps célestes, ils demeurent néanmoins des débats quant au régime applicable aux ressources qui pourraient être extraites, tandis que les Accords Artemis démontrent une réelle volonté d’encadrer ces activités.
Ainsi, une question peut être posée : si les économies de demain parvenaient à produire une partie de leur énergie ou matières premières à partir de ressources spatiales, assisterait-on à une réduction progressive de la dépendance aux points de passage stratégiques terrestres, ou alors conduirait-elle à déplacer les rapports de dépendance vers de nouveaux acteurs dominants, ou encore à des rivalités géopolitiques simplement déplacées vers un nouvel espace de compétition ?
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Sources :
United Nations Convention on the Law of the Sea, https://www.un.org/depts/los/convention_agreements/texts/unclos/unclos_e.pdf
« New pipelines will bring significant volumes of natural gas to new LNG export terminals », U.S. Energy Information Administration, 2023, https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=61062
«Commodity Markets Outlook World Bank, https://www.worldbank.org/en/research/commodity-markets
« Review of Maritime Transport 2024 », United Nations Conference on Trade and Development (UNCTAD), 2024, https://unctad.org/publication/review-maritime-transport-2024
« Nuclear Power and Secure Energy Transitions », International Energy Agency (IEA), 2022, https://www.iea.org/reports/nuclear-power-and-secure-energy-transitions
« Uranium Production », International Atomic Energy Agency (IAEA), https://www.iaea.org/topics/uranium-production
Artemis Accords, Cambridge University Press, International Legal Materials, https://www.cambridge.org/core/journals/international-legal-materials/article/artemis-accords/5874DB518591888E52CF2B816E4593F0
Artemis Accords, National Aeronautics and Space Administration (NASA), https://www.nasa.gov/artemis-accords/
« Solar cells made of Moon dust could power up a lunar base », Nature, 2025, https://www.nature.com/articles/d41586-025-00971-x
« The Artemis Moon base project is legally dubious», The Verge, 2026, https://www.theverge.com/science/905406/artemis-ii-moon-base-law
« How Rising Geopolitical Risks Weigh on Asset Prices », International Monetary Fund (IMF), 2025, https://www.imf.org/en/blogs/articles/2025/04/14/how-rising-geopolitical-risks-weigh-on-asset-prices


