Les écarts persistants, des freins structurels pour une finance plus inclusive, analyse du Rapport de l’AMF : Les Femmes et l’investissement – Baromètre de l’épargne et de l’investissement
Investir, un acte genré ?
En mars 2026, le Baromètre de l’épargne et de l’investissement de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) dresse un constat intriguant :
- 24 % des femmes investissent « en direct » (en bourse depuis un compte-titres ou un PEA, dans le cadre du financement participatif ou en crypto-actifs), contre 45 % des hommes ;
- Seules 34 % des femmes acceptent de prendre des risques pour leurs placements (57 % des hommes) ;
- 50% des femmes s’informer sur la bourse et les marchés financiers, contre 73 % des hommes).
Ce gender gap financier, déjà mis en lumière dès 2023, réduit lentement, à travers l’intérêt accru de la part des femmes pour la bourse et l’investissement, les avancées législatives et les campagnes de sensibilisation.
Les différences sont moins présentes une fois l’initiation est faite. Parmi les femmes et les hommes, détenteurs de produits d’investissement, une vision similaire des placements est notée. Ainsi, ils investissent autant dans:
- Les actions cotées (33 %), les fonds d’investissement (23 %) ou des titres dans le cadre du financement participatif (22 %).
La distinction persiste quant aux :
- ETFs (10 % d’entre elles, contre 18 % des hommes qui investissent), et les crypto-actifs (20 % contre 33 %) ;
Entre inégalités économiques structurelles, stéréotypes culturels et freins systémiques, les écarts persistent entre les femmes et les hommes investisseurs.
Les chiffres clés : un gender gap toujours criant aux exceptions notables
Les femmes issues de catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) et âgées de moins de 35 ans investissent davantage que la moyenne. 48 % d’entre elles déclarent détenir au moins un produit d’investissement (contre 39 % des autres femmes), et 61 % acceptent de prendre un peu de risque (contre 32 % des autres femmes).
Cependant, leur patrimoine financier reste inférieur de 50 % à celui des hommes de leur catégorie, un paradoxe qui illustre la persistance des inégalités économiques sous-jacentes.
Pourquoi les femmes investissent-elles moins ?
Des inégalités économiques qui se répercutent sur les capacités d’investissement
Le Baromètre AMF révèle un écart de revenus et des patrimoines financiers en défaveur des femmes.
- Cela peut s’expliquer par les écarts de salaire, les carrières discontinues (congés parentaux, temps partiel subi) ou moins avantageuses, limitant mécaniquement la capacité à épargner et à investir.
Cet écart se traduit également par une vision moins confiante ou optimiste dans l’évolution de leur situation économique et financière (28 % des femmes sont confiantes contre 39 % des hommes), résultant en un moindre intérêt pour la bourse et l’investissement.
A l’inverse, les hommes sont eux plus optimistes quant à l’évolution de leur situation, investissant plus souvent que les femmes.
Conséquence directe de cette méfiance envers l’avenir économique : les femmes privilégient les placements sécurisés (livrets A, assurance-vie en fonds euros), dont les rendements peuvent être plus limités, voire refusent tout risque sur leurs placements (51 % des femmes contre 31 % des hommes).
Toutefois, la situation économique de départ n’explique pas entièrement ce gender gap. Une littérature académique abondante explique que des facteurs psychologiques et du contexte socio-culturel.
Le poids des stéréotypes culturels et de l’autocensure
Dans son Baromètre, l’AMF constate que les préférences, attitudes et intentions déclarées des femmes sont significativement différentes de celles des hommes.
Les femmes sous-estiment systématiquement leurs compétences financières : seulement 28 % estiment bien se connaître en matière de placements (contre 51 % des hommes), et 27 % se jugent “très mal informées” (contre 14 % des hommes).
- Si la confiance en leur connaissance diffère, les réponses aux questions de compréhension démontrent surtout une moindre surestimation de la part de femmes. Seulement 15% des hommes répondent correctement aux trois questions posées, malgré le haut taux de confiance.
Cette autocensure peut s’expliquer par :
- Un héritage éducatif genré : dès l’adolescence, les filles se déclarent plus anxieuse et moins confiante quant aux matières telles que les mathématiques, physique, ou sciences de l’ingénieur.
- Par la suite, elles s’orientent moins vers les spécialités tels que les maths, l’informatique, l’économie ou aux marchés financiers (IGESR, 2023).
- Le syndrome de l’imposteur : les femmes peuvent sous-estimer puis surcharger leurs connaissances avant de se lancer, tandis que les hommes peuvent sous-estimer les risques et agir plus vite.
- Un manque de modèles féminins : Les exemples de “succès financier” mis en avant sont majoritairement masculins. Avec peu de femmes mises en avant dans les médias financiers, la légitimité perçue des femmes dans ce domaine peut être limitée.
Les conséquences : un cercle vicieux difficile à briser
Les écarts d’investissement entre femmes et hommes ne sont pas anodins : ils alimentent un cercle vicieux d’inégalités économiques et sociales.
Sur le plan individuel, les femmes peuvent :
- Accumuler moins de patrimoine : à long terme, leur retraite est moins élevée, et leur dépendance aux systèmes de protection sociale (minimum vieillesse, pensions de réversion) est plus forte.
- Les femmes, en particulier plus âgées et les femmes isolées, sont plus souvent des bénéficiaires du minimum vieillesse en France (DREES, 2025).
- Percevoir moins de profits : en privilégiant les placements plus sécurisés et peu risqués, elles perçoivent moins sur le long terme.
Sur le plan collectif, ces écarts peuvent :
- Freiner le développement de la finance durable : les femmes, qui gèrent 40 % des richesses mondiales, pourraient être des actrices clés de la transition vers une économie durable. Leur sous-représentation peut également limiter l’expansion de l’investissement durable.
- Renforcer les stéréotypes : plus les femmes investissent peu, plus le système les considère comme des clientes “à risque” (peu intéressées, peu informées), justifiant ainsi l’absence de produits adaptés.
Focus : la finance durable, une opportunité pour inclure les femmes ?
La finance durable pourrait bien être le levier manquant pour attirer davantage de femmes dans l’investissement. Voici pourquoi :
Un alignement naturel avec leurs valeurs : Les femmes sont plus sensibles aux critères ESG (environnement, social, gouvernance).
- 68 % des femmes considèrent que les placements durables sont importants (contre 52 % des hommes).
- Elles investissent davantage dans des fonds labellisés (ISR, Green Bonds) lorsque ces produits leur sont proposés.
Des produits plus adaptés, accessibles et pédagogiques : Les fonds responsables ou les ETF ESG sont souvent moins risqués et plus transparents que les placements traditionnels.
Un impact concret : Investir dans la durabilité permet de donner du sens à son épargne :
- Soutenir des entreprises engagées dans la transition écologique.
- Financer des projets locaux ou solidaires (logements sociaux, énergies renouvelables).
- Réduire son empreinte carbone tout en bénéficiant de rendements stables.
L’investissement n’a pas de genre, mais un potentiel immense
Les écarts entre femmes et hommes en matière d’investissement persistent en 2025, entre inégalités économiques, stéréotypes culturels et freins systémiques, les causes peuvent être complexes, mais les solutions existent.
Se former, diversifier ses placements, exiger des produits adaptés sont autant de leviers pour inverser la tendance.
La finance n’est pas une affaire de genre — elle doit simplement devenir accessible à toutes, quels que soient son niveau de revenus, son âge ou son parcours.
Sources :
Autorité des marchés financiers (AMF), Les femmes et l’investissement – Baromètre de l’épargne et de l’investissement 2026 de l’AMF, mars 2026.
Inspection Générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR), Égalité filles – garçons en mathématiques, N° 22-23 139A, février 2023.
Direction de la Recherche, des Études, de l’Évaluation et des Statistiques (Drees), Fiche 27. Le profil des allocataires du minimum vieillesse, Les retraités et les retraites, Édition 2025.
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